Grande dévoreuse de légumes, et malgré son nom charmant,
je n'ai pourtant jamais placé le petit pois dans
mes préférences. Des souvenirs de cantine scolaire, 
des expériences de conserves insipides et farineuses,
m'en avaient éloignée pour un bon moment...


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On passe les mains dans les boules écossées qui remplissent le saladier.
C'est doux; toutes ces rondeurs contigües font comme une eau vert tendre,
et l'on s'étonne de ne pas avoir les mains mouillées.
Philippe Delerm, La première gorgée de bière,
chapitre "aider à écosser des petits pois"

Le jardinier de ma mère, à qui elle laisse carte blanche,
s'étant mis en tête d'en semer, il a bien fallu honorer la récolte.
Et quoi de plus drôle que d'en faire un jeu éducatif pour Suzanne,
ma poupette de 4 ans, à peine plus haute que les plants,
qui, après les avoir cueillis, transportés en brouette Oxybul
jusqu'à la table des adultes, puis écossés, les a comptés,
additionnés, soustraits...

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Bon, cuisson à présent. Voyons, voyons, Google, Marmiton et compagnie...
Finalement une préparation à la "française végétarienne", avec oignons,
laitue, thym, beurre salé, et naturellement sans lardons, sera parfaite.

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Mais ce jour-là, c'était une tarte courgettes, chèvre et miel,
jonchée d'herbes de toutes sortes qui était au menu.
Si je vous dis qu'avoir dressé une table au jardin,
c'était pour moi un luxe inouï, me croiriez-vous ?
Le drap de chanvre piqué de rouille, les assiettes aux carrés bleus
qui connurent tant de soupes, le service de verres
éclopé de l'un des siens presque à chaque vaisselle...
Mes aïeux n'étaient pas bien riches, mais ils m'ont laissé
d'humbles et inestimables trésors que je me plais à faire revivre.

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Ce clin d'oeil nostalgique m'ammène à vous parler d'un bien joli livre
que je viens de terminer. Une lecture nécessaire, vraiment, 
pour mieux comprendre ce que l'on appelle pudiquement le grand âge,
pour que notre regard sur nos mères ou nos grand-mères soit
plus clairvoyant, et sans doute pour préparer aussi notre propre futur.


Qu'elle est drôle, Jeanne, 90 ans, lorsqu'elle décide de rédiger
pour la première fois de sa vie, un journal intime !
Veuve, elle mène une vie provinciale entre les parties de bridge
bien arrosées avec ses copines du même âge, les messes au village,
son jardin qui lui offre fruits et légumes pour le quotidien,
sa petite voiture qu'elle conduit parfois au radar, les visites
de ses enfants, bobos urbains attentionnés mais toujours pressés,
ses souvenirs et ses mots croisés.  
C'est savoureux, simplement mais joliment écrit.
Elle est pleine de charme et de bon sens, Jeanne, émouvante très souvent,
ses réflexions cocasses sur le monde virtuel sont à pleurer de rire,
ses pensées sur la vie et sa fin proche terriblement poignantes.

Je crois qu'avec l'âge je deviens de plus en plus égoïste.
Je ne prends plus le temps de m'arrêter sur les peines de ceux
qui ne sont pas moi.
Peut-être parce que, du temps, il m'en reste si peu.
Je me rends compte que beaucoup de choses me deviennent indifférentes.
On dirait qu'à mesure que la vie se rétrécit le coeur se dessèche.
Comme le reste, les sentiments s'usent.
La colère se tempère, l'affection s'assoupit,
la compassion s'étiole. Le bruit du monde ne nous parvient plus
que de très loin, vague écho d'une vie qui ne nous concerne plus.
Les chagrins des autres se diluent dans les brumes de plus en plus épaisses
de nos existences fragiles, ils nous atteignent moins. Les gens meurent,
souffrent, pleurent, et nous, on ne pense qu'à se sauver.
On ne veut pas se voir dans le miroir de la vieillesse que
nous renvoient les autres, ceux qui n'ont pas notre chance.
Alors on détourne le regard et on poursuit notre petite existence
en s'efforçant d'oublier que, nous aussi, on arrive à la toute fin.

Véronique de Bure, Un clafoutis aux tomates cerises