Faut-il croire aux coïncidences ?
Il y a quelques jours, par un de ces concours de circonstances
hasardeux ou à l'occasion de je ne sais quelle recherche googlesque,
je me suis demandée pour quelle raison les musées parisiens,
au lieu de s'acharner à ressortir chaque année des greniers milliardaires 
les invendus de Picasso ou les brouillons de Gauguin,
n'auraient pas la brillante idée de consacrer
enfin une exposition temporaire à Vilhelm Hammershøi ?
Les couloirs menant aux quais de la ligne 13, que j'emprunte
cependant de moins en moins, m'ont apporté une réponse inespérée
sous forme d'un 4X3 devant lequel je suis tombée en arrêt, bousculée
de toutes parts par les cloportes parisiens se rendant à leur dur labeur :
Hammershøi à Jacquemart-André

Hammershoï I

Belle perspective : Un de mes peintres préférés, célébré dans mon
musée préféré, avec son salon de thé proustien, sa boutique pour
vieilles ladies, son jardin de buis taillés, son allée crissante
de gravillons menant au perron flanqué de deux lions mal lunés...

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Choisissons un jour sans scolaires ni Gilets Jaunes, hors week-ends, et
rendons-nous séance tenante boire le petit lait de la béatitude.

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{Entre le premier tableau, signé Carl Holsøe, et le second, de Hammershøi, on note la gaité
des couleurs chez le premier, et le dénuement austère chez le second}

Plutôt qu'une bio détaillée du personnage - il y en a suffisamment consultables
en ligne, je vous donnerai modestement mon impression sur cette visite.
Sachons pour dégrossir qu'Hammershøi était Danois, qu'il a vécu à cheval sur
le XIXe et le XXe siècle, qu'après un long passage à vide de sa notoriété,
il fut redécouvert dans les années 90 et salué depuis comme un artiste
majeur de la peinture scandinave. Les critiques d'art sont d'ailleurs
quasi unanimes pour situer son oeuvre entre Vermeer et Hopper.
Somptueuses références !

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Si ses paysages m'ont moyennement enthousiasmée - on sent comme une
tristesse latente dans ces ciels argentés, cette absence de vie végétale,
ainsi que ses nus - la peau bistre, les corps fatigués, la posture
raide de ses modèles, ses scènes intérieures en revanche m'ont transportée.
Ah ça, il aime le dépouillement, Vilhelm, et je ferais bien d'en prendre
de la graine pour mon chez-moi.

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On sait pourtant, par d'autres témoignages picturaux de l'époque,
que les salons étaient plutôt très chargés dans la petite bourgeoisie.
Hammershøi a dons pris le parti du dépouillement absolu, dans une harmonie
totalement dénuée de couleurs vives. Ses tableaux semblent se noyer 
doucement dans une brume légère comme de la gaze. Quant aux personnages,
tous féminins, il ne les représente pratiquement que de dos,
la nuque légèrement inclinée, dans une attitude recueillie,
réfléchie (ou boudeuse ?) Qui sait...

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Cette exposition fut aussi l'occasion de découvrir d'autres oeuvres
contemporaines d'artistes proches, en particulier Peter Ilsted et
Carl Holsøe, respectivement beau-frère et ami d'Hammershøi.
Les thèmes sont identiques, mais l'interprétation beaucoup plus colorée,
vivante, chaleureuse. Les prémices du fameux Hygge danois sans doute.

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{Intérieur, Peter Ilsted}

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 Quasi obligatoire, le petit thé accompagné d'une part de tarte qui suit
la visite, ainsi que l'achat de quelques cartes, pour partager
un tout petit peu ces jolis moments hors du temps.

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Et quel plaisir d'avoir retrouvé dans ma bibliothèque ce petit recueil
que Philippe Delerm lui consacra, et qui dès les premières pages,
donne le ton, avec toujours ces phrases ciselées, ces mots si justes :

 "la nuque un peu penchée, si pâle, dégagée de la robe sombre.
Le corps étouffé dans le silence de l'étoffe, le poids des heures incertaines,
les rites lents d'une sagesse consternée. Une robe noire, serrée à la taille
par une ceinture de velours. Juste cette féminité de la taille prise,
et cette nudité du cou..."


Philippe Delerm (Intérieur)