Oublier l'été
C'était une petite chatte dite "de jardin" venue un jour d'on ne sait où, posant avec
cette grâce unique et particulière propre aux félins ses pattes veloutées dans l'allée
du grand érable. De jardin en cabanon, elle s'habitua petit à petit aux siestes
douillettes dans de vieux plaids des années 70 aux motifs criards un peu offensants pour
sa beauté, puis aux invitations pour pénétrer à l'intérieur les jours de grand froid,
puis de devenir définitivement la chatte de la maison, dernière compagne sans doute
d'une personne âgée qui a toujours vécu au milieu des chats.
/image%2F1093798%2F20260904%2Fob_5c28df_img-2326-ii.png)
{Pirouette, adorable chatte, si heureuse dans ce petit paradis nantais qui semblait être conçue pour elle,
ainsi que tous les chats qui l'ont précédée}
Alors je ne remercie pas l'abruti qui l'a percutée dans la nuit du 29 au 30 juillet,
rendant insoutenable la vue du petit corps de velours gris gisant et repoussé contre
le bas-côté. Qu'il soit maudit à jamais. Notre chagrin est infini.
/image%2F1093798%2F20260905%2Fob_300ac7_pirouette.jpg)
{ne pas se fier à son regard laser : Pirouette était la plus gentille des chattes}
On attend d'un été qu'il vous berce, qu'il vous rende joyeux, gourmand, parce que les
jours sont longs, lumineux, qu'il y a plus à vivre, qu'on compense les nuits courtes
par des siestes à l'ombre, que la perspective de voyages, ou même de temps pour soi
sans envisager de nouveaux horizons est terriblement jouissive, que tout pourrait être
mis en pause, fureurs et querelles, rancœurs et impostures, parce que seuls le chant
des cigales ou le frémissement du ressac devraient suffire à combler nos jours alanguis.
{découvertes, gourmandises, scènes de vie, actualité : vu des quais de Seine, un Pont-Neuf un peu déstabilisant;
cornet gourmand à La Maison de la pistache rue du Bac; clafoutis aux premières mirabelles; cigales au sud;
ressac à l'ouest; venue au monde d'un courageux petit Léon}
Mais voilà. Cet été fut meurtrier. Une France en feu, à ce point, on ne l'avait jamais vu.
Je ne m'appesantirai pas là-dessus car je n'ai aucune valeur ajoutée par rapport à ce qui a
été dit, déploré, dénoncé. Chacun d'entre nous l'a vécu différemment, dans l'effondrement
pour certains, dans la frustration de ne pouvoir agir pour d'autres, mais mal, quoi qu'il
en soit. Comme la vie continue et que je crois comprendre par vos commentaires si courtois
que vous attendez de ce blog un peu d'allégresse et de fantaisie, et que moi-même j'y aspire
pour sa rédaction, voici pour commencer quelques arrêts sur images d'un moment enchanteur
qui m'a été offert pour mon anniversaire : un "tea time" à l'hôtel Crillon, place de la Concorde.
{je pose, une fois n'est pas coutume, et j'arrive à un âge où les cadeaux se font immatériels, éphémères, luxueux
parfois comme c'est le cas ici; mais cet anniversaire, je l'ai aussi fêté beaucoup plus simplement, au milieu des rires
et des chats, autour d'un plat raté dans la chaleur d'un quotidien rassurant}
Dans ma lecture de l'ouvrage co-écrit par Erri de Luca et Ines de la Fressange,
"l'âge expérimental", j'ai relevé ce passage :"La vie d'un homme dure autant que
celle de trois chevaux. Depuis quelques années je suis sur le dos du troisième.
L'allure aussi correspond au rythme de l'âge. Elle a été au galop dans la jeunesse,
au trot une fois adulte et maintenant elle avance au pas". Je ne sais pas encore
à quel moment je devrai changer de monture.
/image%2F1093798%2F20260908%2Fob_6ade67_img-9413-ii.jpg)
{une lecture intéressante, un peu radicale, à laquelle les courtes interventions d'un mannequin vedette
apportent une perception plus nuancée; thé matinal dans ma brasserie préférée "Au chien qui fume"
en compagnie de Christian Bobin; près de moi, un habitué et son adorable chien, non-fumeur, lui; et des
petites lectures illustrées pour la légèreté}
Par temps de canicule, les magasins et les musées sont des endroits intéressants où
l'on peut respirer sans suffoquer. Ayant frôlé l'overdose totale à la fréquentation
des premiers, je me suis lancée à l'assaut des seconds, pour une exposition déjà en
place depuis le début du printemps, mais pour laquelle je n'avais pas encore pris le
temps de réserver les entrées. Fort heureusement, Philippe, monsieur Gris-Bleu, par
son superbe reportage du 10 août, m'a sans le vouloir rappelée à l'ordre ! En route
pour le Petit Palais, qui proposait jusqu'au 6 septembre de nous faire découvrir le
peintre hongrois Karoly Ferenczy.
{très sensible à cette jeune femme à la fleur, dont le style n'est pas sans évoquer celui d'Hammershoi ou
de Holsoe; cette très humble cour magnifiée par un mur rouge, déclinée en carte, a agrandi ma collection}
{portrait de Valèr, le fils aîné du peintre; chant d'oiseau est le curieux titre donné à ce tableau représentant une
femme en rouge; le si joli jardin qui borde le péristyle du musée n'est plus que l'ombre de lui-même : plantes
desséchées, bassin vidé...}
Comme je suis totalement en phase avec son analyse du sujet - nus et scènes bibliques
médiocres que je considère (humblement) carrément ratés, outrance baroque de certains
encadrements, je vous invite à aller jeter un œil sur son billet, de toutes façons vous
ne perdrez pas votre temps : la mode des blogs s'étiole, oui, mais s'il ne devait en
rester qu'un, ce serait celui-là.
{ma sélection rejoint celle de Gris-Bleu, rien d'étonnant}
Se souviendra-t-on d'un été 2026 interminable ? Des nuits moites et des sommeils
désordonnés ? Des agonies du vivant, à plumes, à poils, à feuilles ? Du courage
surnaturel de ceux qui ont désespérément lutté pour le préserver ? Sur la route
qui me mène vers l'ouest, le paysage ressemble à un immense champ de blé après la
moisson : tout est or. Mais non ! On y voit quelques vaches brouter ce qu'elles
trouvent encore de broutable dans cette paillasse que sont devenus les prés verts.
Les jardins sont plongés dans un automne prématuré sans sa magie flamboyante. Les
pas dans l'allée font un bruit de biscotte écrasée. Le nouveau framboisier a donné
quatre fruits. Les figues ressemblent à des billes. J'en ai malgré tout prélevé de
quoi faire un précieux pot de confiture.
Et pendant ce temps, Marou dort...
{un jardin en déshydratation; zoom sur le sommeil bienheureux du chat orange}