Belles lectures et haute couture
Je mentionnais, sans grande originalité dans mon billet précédent,
ces frileux moments d'hiver consacrés à la lecture. Le tableau était
brossé comme une scène impressionniste : fauteuil, coin du feu,
lumière ambrée, abandon au cœur d'une autre histoire que la sienne.
Si je n'avais mentionné ni auteur(e) ni ouvrage, c'est que j'ai
toujours un peu de mal à exprimer mon ressenti une fois la dernière
page refermée. Je suis une piètre critique littéraire, une médiocre
chroniqueuse. Pourquoi tel livre m'a bouleversée, pourquoi tel
autre m'a copieusement ennuyée ? Je préfère vous livrer ici mes
derniers enchantements, plutôt que mes déceptions.
{Cézembre est le nom d'une île au large de Saint Malo, où vit le protagoniste de l'histoire;
objet de convoitise, de passion et d'émotions, pierre angulaire de ses doutes et questionnements}
"Cézembre", parce que je suis une inconditionnelle d'Hélène Gestern,
de sa prose magnifique, érudite, de son talent narratif. De plus,
l'action ici se passe exclusivement en Bretagne, en Côtes d'Armor.
Comme d'habitude avec cette auteure (ceux et celles qui ont lu
"555" comprendront...)une enquête est menée pour mettre à jour un lourd
secret. Le personnage principal, enfermé volontaire dans le silence
pesant d'une villa malouine fouettée d'embruns, entend par ses
recherches lever un voile d'ombre sur sa prestigieuse famille.
Presque 600 pages de bonheur absolu.
{ pour accompagner les lectures, le parfum suave des mimosas trop fragiles, la friabilité des biscuits bretons,
juste une pointe de confiture châtaignes-poires, pas plus !}
"Un jardin pour royaume", parce que tout est dit en quatrième de couverture.:
"Il en va de mon pays comme de l'enfance : quand on en passe la frontière,
c'est pour toujours. On n'y revient qu'en touriste ou en passager clandestin,
et je redoute d'endosser la vulgarité de l'un, l'illégitimité de l'autre."
La solitude de la narratrice, atteinte du syndrome du nid vide, va trouver
un exutoire dans l'achèvement d'une thèse abandonnée lorsqu'elle était
étudiante, portant sur l'œuvre de JJ Rousseau. Cette quête la mènera sur
les lieux de son enfance, où chacun de ses pas s'ajustera dans l'empreinte
laissée des années plus tôt. On se perd un peu dans ce "jardin", le sien,
celui du philosophe, mais c'est comme une promenade où l'on fausserait
compagnie au balisage pour prendre des chemins inconnus.
Une prose fluide, éclairée, émaillée de lucides réflexions sur le mal
fait à la nature depuis des décennies, et de splendides descriptions
d'une enfance sauvage et libre.
Refermons la page, emmitouflons-nous et sortons pour humer l'air parisien.
Est-ce le hasard ? Ces derniers mois les expositions temporaires consacrées
à la mode et à ses dessous ont envahi le paysage muséal parisien. Ainsi, sur
la façade classée du très sérieux Grand Palais, s'affichent les initiales
d'un duo connu pour son glamour excessif et ses créations débridées.
"Du cœur à la Main", tel est le titre choisi par les couturiers Domenico
Dolce et Stefano Gabbana, mettant en scène leur incroyable parcours esthétique.
{On passe du noir au lumineux, de l'uni au multicolore, c'est grandiose, dément, kitsch, mais poétique;
dans la salle des miroirs, on entend des bris de cristal, dans celle consacrée au Guépard, la bande originale
du film, et au banquet de l'opéra italien, c'est Verdi qui nous régale}
Comptez deux bonnes heures, durant lesquelles vous vous laisserez peut-être
emporter dans leur univers baroque, sentimental, déjanté. De salle en salle,
l'étonnement monte, on est parfois interdit par leurs choix, souvent
émerveillé, parce que ça brille, ça claque ! C'est italien, on n'est pas
dans la demi-mesure !
{en haut, la pièce consacrée au Guépard, le film de Visconti; en bas, petite intrusion dans un des ateliers...}
L'absence de relief des photos ne leur rend pas justice, car pour chaque
univers, il faut imaginer une lumière, une musique, un cérémonial très
inspirés des grands opéras italiens.
{couronne des rois comme autrefois : dans mon enfance, peu de galettes à la frangipane, mais des brioches luisantes de joyaux sucrés; carpaccio de Saint-Jacques aux suprêmes de clémentines}
Retour at home, pour quelques dînettes amicales où l'on teste des recettes
qui pourraient donner un avant-goût de printemps. Nous n'y sommes pas encore,
mais rien n'empêche de devancer un peu l'appel. Les couronnes de l'Epiphanie
ont cessé de briller, la dernière bouchée de brioche avalée. Les renoncules
font leur entrée en scène tandis que la bruyère se retire. La lumière revenue
se faufile dans les plis des voilages. On est sur la bonne voie.
{il y a les livres , et il y a les beaux livres, et c'est tout autre chose : le texte n'a plus grande importance, les photos sont juste là pour vous rappeler que quelque soit le thème, peinture, jardins, décoration, art de la table, architecture, les sources d'émerveillement sont infinies}