Ongi etorri *
Du Pays basque, je ne connaissais qu'Hendaye, en plein mois de décembre, où mon entreprise nous envoyait en séminaire une semaine par an, cloitrés dans les bungalows d'un centre de vacances fermé à cette date. Et aussi, vaguement, ces fêtes bayonnaises pendant lesquelles on faisait courir des vachettes désorientées, excitées par des hommes plus ou moins avinés. vêtus d'un pantalon blanc et coiffés d'un béret plat.
{notre maison à Ustaritz, avec vue sur les montagnes au creux desquelles coule la Nive; et les fameux piments, évidemment !}
Ce devait être bien autre chose, forcément, et cela le fut. La maison louée était nichée à Ustaritz, un de ces villages de l'arrière-pays qui ponctuent la route du piment. C'est une ancienne "labourdine" typique de la région - murs chaulés de blanc, parements rouges, datant du XIIIe siècle, solide, touchante avec son look "vacances chez la grand-mère", merveilleusement fraîche. De l'étage, on a une très jolie vue sur les basses montagnes enchassant la Nive.
{Espelette, sorte de village-modèle, très carte postale, espadrilles, bérets basques, grappes de piments, mais n'est-ce pas ce qu'on est venu chercher ici ?}
Le soir, alors que la chaleur peinait à rendre les armes, on entendait les enfants s'ébrouer dans ses eaux claires. Je les aurais bien rejoints, car les plages ici, aussi belles soient-elles (oh la douceur veloutée du sable hendayais...) n'offrent pas un brin d'ombre, et mes récents soucis de santé m'imposent de ne pas m'exposer. J'ai abusé du soleil, j'en mesure les conséquences ! Alors par 37°, le choix d'une visite en intérieur s'est imposée.
{La Villa Arnaga : une gigantesque bâtisse de style néobasque, imaginée et décorée par Edmond Rostand lui-même, dans un style différent mais aussi fantasque que la Hauteville House de Victor Hugo; dans la cuisine, superbe, la vaisselle fait un clin d'oeil à sa célèbre pièce Chanteclerc}
La petite station thermale de Cambo les Bains, à dix minutes d'Ustaritz, cache en pleine verdure la retraite d'un de nos plus grands auteurs français. C'est en effet là qu'Edmond Rostand, fragilisé par une pneumonie, était venu y prendre les eaux et, tombant amoureux de la région, décida d'y faire édifier la maison de ses rêves. Dont il avait les moyens, naturellement.
{la Villa Arnaga, où vécut l'auteur de Cyrano de Bergerac, et son épouse Rosemonde Gérard; en portraits, leurs fils Maurice et Jean, le futur biologiste; le dressing de madame et la salle de jeux des enfants; quant à la cuisine, je veux la même...}
{Un des vitraux du salon d'apparat sur le thème du zodiaque; le petit théâtre des enfants Rostand}
Aussi baroque et inspiré qu'un Pierre Loti ou qu'un Victor Hugo, Edmond Rostand a imaginé la Villa Arnaga comme un décor de théâtre, somptueux, cossu, excentrique. Il est bon de rappeler que son épouse, Rosemonde Gérard, fut elle aussi poétesse et dramaturge, et qu'elle forma avec son grand homme un couple fusionnel. Leur maison est émaillée d'extraits des pièces de Rostand, impertinents et savoureux. Cette phrase entre autres, tirée de la pièce "Chanteclerc", donnant à réfléchir 120 ans plus tard :
"Comme il sait indiquer que les haines de race ne sont jamais, au fond, que des haines de place"
{Ainhoa, Sare, des bijoux de villages au creux des montagnes; une lecture de circonstance, aux couleurs locales; Bidart, superbe, sa mairie et son petit marché d'artisans}
Ustaritz n'est qu'à 20 minutes des côtes, mais nous laisserons passer le week-end et sa foule de baigneurs avant d'aller les découvrir. Le dimanche, c'est bon de sillonner la belle campagne où l'herbe grasse fait le bonheur des brebis en estive, de tomber sur des villages de poupée comme Ainhoa ou Sare, de se laisser surprendre par ces cimetières aux étranges pierres tombales, de s'installer en terrasse pour goûter une part généreuse de gâteau fourré à la confiture de cerises noires, et de se ravitailler en Ossau Iraty pour les dîners express au jardin.
{le cimetière de Cambo les Bains; détails des stèles discoïdales près de l'église de Larressore : la base en trapèze représente la vie terrestre, et la partie supérieure, en forme de cercle, la vie dans l'au-delà. Le monument dans son entier symbolise le passage de l'âme du défunt de la vie terrestre à la vie céleste}
{Sommes-nous en Ecosse ? En Irlande ? Voici le château-observatoire Abbadia : ne pas se fier à son allure austère !}
Le temps ici change quotidiennement. Même lorsque la montagne se drape dans son étole de nuages, mieux vaut prévoir la tenue du jour. On quitte Ustaritz en pull et baskets vers la frontière espagnole, mais dès midi la chaleur vous rattrape (règle d'or : prévoir du léger quand il fait froid le matin, et du douillet quand c'est le contraire...) La Corniche qui mène de Saint Jean de Luz à Hendaye est une petite route sinueuse où l'on aimerait pouvoir s'arrêter pour contempler un paysage quasiment irlandais : tout y est, la lande, les moutons à tête noire, les falaises... Et ce drôle de château aux allures de forteresse plus ou moins "médiévale", Abbadia, que nous visiterons sur les conseils des propriétaires de notre location.
{Inspiration William Morris pour les papiers peints; magnifique perspective de l'escalier hélicoïdal}
Ethnologue, aventurier, astronome, Antoine d'Abbadie était un monsieur Touche à tout qui a lui aussi fait un rêve en forme de maison, dont il a eu la bonne idée d'en confier la conception au célèbre architecte Viollet-Le-Duc. Il en résulte une spectaculaire bâtisse qui cache, sous sa sévère apparence, un intérieur à la décoration exubérante, tarabiscotée et théâtrale, parfois insolite.
{la plage d'Hendaye, et ses petites cabines cousines de celles du Nord ! }
D'Hendaye, nous prendrons une charmante navette prénommée Marie-Louise qui traverse l'estuaire de la Bidassoa pour mener en Espagne. Fontarrabie est une très ancienne cité fortifiée qui subit moult assauts aux fil des siècles, mais je ne me sens pas le courage de vous asséner un cours d'histoire, ni vous de le lire j'imagine. Dans la moiteur de cette fin de journée, les rues pentues et pavées invitèrent à la promenade, et le café de l'après-midi, siroté sur les remparts de l'ancien château de Charles Quint transformé en "Parador" fut un moment enchanteur.
{Hôtel El Emperador : je me demande à quoi ressemblent les chambres... Nous n'avons testé que le salon de thé en terrasse... et les toilettes; très poétique bénitier dans l'église Santa Maria de la Asuncion; achat utile dans une boutique de la ville : ce chapeau anti-bronzage, avec ruban à mon initiale, vous noterez... Spritz basque, à la cerise bien sûr !}
J'espère que ces balades vous ont mis en jambes, car je vous propose à présent de saisir votre bâton de pèlerin pour Saint Jean Pied de Port, un des hauts lieux des chemins qui mènent à Saint Jacques de Compostelle. Ici, les godillots ont remplacé les paréos. C'est une ballet de mollets secs et tannés, une bigarrure de sacs à dos où ballotent mugs, coquilles et fanions.
{ Il y aura toujours des chats sur la route de mes vacances : ce petit pèlerin moustachu médite sur la philosophie du voyage; espadrilles, toujours}
Le voyage se termine. Je ne vous aurai même pas parlé de Saint Jean de Luz, vu trop vite un jour de grande chaleur, de la maison Louis XIV où le tout jeune roi, venu signer le traité des Pyrénées et épouser l'infante Marie-Thérèse d'Espagne, vécut quelques semaines, de la pâtisserie Adam, qui honora cette union en offrant aux époux une pyramide de macarons encore confectionnés aujourd'hui selon la recette d'origine, de la maroquinerie Laffargue et ses somptueux sacs pour lesquels, non non non, je n'ai pas craqué, de ses galeries d'art, de son église Saint Jean Baptiste et son remarquable retable.
{Encore une tuerie qui pourrait faire de l'ombre à la liste déjà conséquente de mes gourmandises : le gâteau basque ! à la crème ou aux cerises noires, cette dernière version étant ma préférée; J'ai fait tout ce qui est programmé sur ce torchon, sauf le train de la Rhune pour cause de vertige incontrôlable}
Un séjour au Pays basque sans voir Biarritz et Bayonne... Mais en six petits jours, comment faire ?
Conquise, oui, sans nul doute par le charme et l'authenticité de cette province, sa remarquable identité, ses drôles de noms qui sonnent parfois comme des éternuements, la très grande gentillesse des personnes croisées, ses couleurs : l'or et le bleu des côtes, le vert des contreforts des Pyrénées, et ce rouge-brun "piment" qui strie toutes ses maisons au blanc immaculé. Je suis rentrée incollable sur les races de brebis - Manech à tête noire, Manech à tête rousse, brebis basco-béarnaise - les mille usages du piment, les gestes de la pelote, la préparation du greuil, et une furieuse envie de revenir un jour, en prenant mon temps.
De retour à Paris, ce soir-là, juste à temps pour voir cela :
* Ongi etorri signifie Bienvenue
Et comme à chaque fois, une liste de ce qui était sur ma route :