Sans bouger (ou presque)
Sans bouger, ou si peu, on se résout à apprécier ce que l'on a sous les yeux, on fait avec ce que l'on a sous la main. Il fut un temps où je me réjouissais de passer août à Paris. Cela n'a plus beaucoup de sens aujourd'hui. Certes, sur les six boulangers de ma rue, quatre furent fermés, certes, le temps d'attente entre deux tramways passa de deux à cinq minutes, et jusqu'à ma coiffeuse qui osa prendre 15 jours de vacances (coucou Karine)! Pour le reste cependant, pas de changement notoire. La ville fut comme toujours saturée de monde, mais du monde plus aimable, plus chamarré, plus enthousiaste et moins dans l'urgence.
Prudente, j'ai refusé toute invitation de baignade séquanaise, pris mes distances vis à vis de la Dame de fer, fui les Champs-Elysées. Les promenades non programmées sont souvent les plus belles. J'ai juste levé un peu les yeux, et j'ai croisé une ruche, un plafond polychrome, une statue gréco-romaine, un salon de thé à l'ancienne.
{exposition "Louvre Couture" dans une des ailes du musée, ou comment élever la mode au niveau des objets d'art}
Au Louvre, j'ai croisé de belles visiteuses, sans doute introduites nuitamment au beau milieu des salles consacrées aux objets d'art, de Byzance au Second Empire. Vêtues en toute simplicité par Karl Lagerfeld, Carven ou Balenciaga, elles furent nos hôtesses silencieuses pour une visite tout à fait exceptionnelle. Bande-son : le craquement des parquets en points de Hongrie et le crissement des taffetas.
{le Hangar Y à Meudon, tout près de Paris, ancien hangar à dirigeables, et récemment rénové, est au cœur d'un site classé en Zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique; faire la jolie balade autour du lac, ponctuée d'œuvres parfois déconcertantes}
A Meudon, j'ai rencontré un Zeppelin, la maison d'un quatrième petit cochon, en casseroles et faitouts, peut-être plus résistante aux attaques du loup, une théière en dentelles, des chaises enrubannées au bord d'un lac dormant.
{autour du lac, le banc-ruban, tout en volutes; je l'ai essayé : moyennement confortable}
Gustave comme chaque été m'a conviée en son potager charmant. Dahlias, tomates, roses et clématites nous accueillirent à pétales ouverts lors d'une très chaude journée.
{au potager de Gustave Caillebotte, remontent les émotions enfantines et le goût des fruits et légumes qu'on cueillait comme si c'était un dû, alors que la terre nous offrait le plus beau cadeau qui soit}
Au jardin maternel, j'ai pu mesurer les dégâts de la sécheresse. Pelouse paillasson, feuilles précocement tombées, avec juste ça et là un lys opiniâtre et les premières figues, mûres, mais au format mirabelles. Une gentille voisine nous a apporté trois kilos de pommes dans un panier. Des pommes très très habitées qui une fois débarrassées de leurs occupants, ont donné un ramequin de compote, mais bio.
{les très petites figues font la ronde sur une tarte pour le goûter; pommes très véreuses, donc bio; résultat : une compote, coiffée d'un crumble aux noisettes}
Et tout près de là, au bord de la mer, le paysage avait pris des couleurs de littoral scandinave, ceux que l'on peut admirer dans les peintures de Peter Severin Kroyer. Sans préméditation aucune, j'avais endossé moi aussi celles du ciel et de l'Atlantique.
{Tharon plage, sur la commune de Saint-Michel-Chef-Chef, en semaine, temps couvert...Je ne me savais pas si petite !}
Côté lectures j'ai ouvert de tout petits livres, tout fins, de ceux que l'on peut glisser dans la poche arrière du jean. Mais la valeur n'attendant pas le nombre des pages, je les ai savourés, revenant plusieurs fois en arrière, notant la tournure d'une phrase spirituelle (Matthias Debureaux), recherchant un mot jusque là inconnu (François Cheng), me retrouvant dans les souvenirs d'une autre (Elisabeth Olliéric).
Aux Puces tout près de chez moi (l'avantage, au moins un, d'habiter un quartier très populaire) le dimanche matin c'est Paris en couleurs. Les langages du monde se rencontrent dans une cacophonie jubilatoire, les effluves de la baraque à frites font bon ménage avec le limonaire, je pars avec 2€ en poche. Butin : une gravure d'oiseau, un petit bol signé Gien. Je suis contente.
{je suis partie avec 2€ : 1 pour le dessin de l'oiseau, 1 pour la coupelle verte signée Gien; zoom sur l'adorable panier de cette élégante chineuse japonaise; à même le sol, sur des nappes de fortune, les témoins d'autres vies}
L'été touche à sa fin. Il subsiste encore dans l'air quelque chose de doux qui résiste. Les rentrées depuis longtemps ne sentent plus ni le cuir neuf des cartables, ni l'amande des pots de colle, ni le parfum boisé des crayons alignés en dégradés de couleurs dans leurs boîtes métalliques. Mais les marronniers résistent, et leurs fruits cette année encore seront soyeux au toucher dans le fond des poches.
* Hangar Y
* Une nuit au Cap de la Chèvre, par François Cheng
* De l'art d'ennuyer en racontant ses voyages, par Matthias Debureaux