Ré
On a sauvé quatre jours au calendrier, juste de quoi se faire la belle dans une
île qu'on avait effleurée il y a quelques années. Et vérifier que Ré n'est pas
qu'une succursale d'urbains en lin beige. La maison louée répondait aux codes
iliens : basse, chaulée de blanc, avec des volets verts, les bleus étant sans
doute davantage noirmoutrins.
{la maison louée porte le joli nom de "Sauge". On comprend pourquoi}
Avec les roses trémières au garde à vous devant chaque façade de maison, le cliché
carte postale est assuré. Et donc ? N'est-ce pas ce que l'on vient chercher ici,
tout comme on guette au printemps les champs de lavande dans le Luberon, les
hibiscus sur la Riviera, les ajoncs d'or accrochés aux granits de la Pointe
de la Chèvre en Bretagne ? Alors va pour les clichés.
{instant sacré du petit café du matin sur le port de La Flotte, même si ce jour-là, le ciel tenait absolument
à s'assortir aux camaïeux gris-bleu des volets; avec une si jolie porte, on imagine le soin apporté au jardin
juste derrière}
On aura donc fait tout ce qu'il fallait faire ici en quatre jours, sauf... du
vélo. Etant la seule cycliste, j'ai joué la solidarité en me privant du plaisir
délectable de pédaler en solitaire cheveux au vent. Les promenades à pied l'ont
avantageusement remplacé, pour le grand bonheur du chat Marou, qui de raizes *
incurvées en venelles fleuries, a retrouvé son instinct chasseur face aux lézards
dérangés dans leur bain de soleil.
{pour ma collection infinie de portes à heurtoirs; Sainte-Marie de Ré, où nous résidions, est le premier village après
Rivedoux lorsqu'on quitte le pont; la venelle préférée de Marou; moment de repos entre deux lézards; un charmant
moussaillon devant un bar à La Flotte}
Les distances entre chaque village sont vite franchies, ainsi se retrouve-t-on à
l'autre bout de l'île en très peu de temps. A Ars, la pointe acérée du clocher
bicolore se dresse sous un ciel orageux de fin de journée. Sur la place plantée
de tilleuls, découverte de la boutique Octopus où je me procure une nouvelle
édition de la collection "Petit éloge", de circonstance ici !
{la flèche bicolore de l'église Saint-Etienne à Ars en Ré est devenu le symbole du village, décliné en
mille produits dérivés, jusque sur les plaques qui ornent les maisons; savourer le Petit Eloge de Valérie
Solvit, dont l'écriture fine et précise est une véritable déclaration d'amour à son île}
Les premières glaces de l'année sont toujours les meilleures : c'est fou cette joie
enfantine que l'on partage dans la rue avec des inconnus. Le cornet a remplacé le
portable, et tout redevient comme autrefois. lundi, noisette à La Martinière, mardi,
nougat-miel à La Chocolatière. Car l'île est gourmande : fromages, brioches,
vins, sels parfumés, et ces petites merveilles baptisées "Nuages de Ré", proches
des arcachonnaises "Dunes blanches", des choux en fait, que l'on déguste sur le pouce
au marché médiéval de La Flotte.
{Les babas des "Pièges à gourmands"; place d'Antioche à Sainte-Marie : on y vient à pied boire un verre,
acheter son pain chez "M", craquer pour un cabas de toile chez "Bôme", discuter avec le saunier du marché
couvert, il y a un manège, des fanions, de la lenteur, que c'est doux...}
Un peu plus loin, voici Saint-Martin, la ville la plus peuplée, fortifiée par Vauban,
dont la citadelle servit à héberger les forçats en partance pour le bagne de Guyane.
Le Capitaine Dreyfus en faisait partie. Le temps gomme parfois les humiliations, et
nous n'y pensons déjà plus en arpentant une de plus jolies artères de la ville : la
rue Mérindot, totalement vide à cette heure. Que le port agité semble loin, car le
silence n'est ponctué que par le chuchotement de nos pas sur les pavés. Oh juin,
mois divin pour savourer ses vacances !
{rue Mérindot à Saint-Martin}
Autrefois les saisons ressemblaient aux cartes scolaires que l'on accrochait dans les
classes. Il y avait de vrais printemps d'herbe humide et de vie renaissante, de vrais
étés, blonds et chauds mais pas caniculaires, de vrais automnes pendant lesquels le
plaisir d'éplucher les châtaignes l'emportait sur le désagrément des premiers rhumes,
de vrais hivers avec des Noëls parfois blancs mais en aucun cas au balcon. Le XXIe
siècle hisse le désordre climatique à son apogée. C'est ainsi qu'en quatre jours dans
l'île, le yoyo météorologique nous a fait passer de 31 à 18° !
Comme à chaque retour chez soi, on introduit dans son quotidien un peu de ce qu'on a
laissé. Les confitures du clocher d'Ars seront bientôt sur les tartines, le vin gris
Souvignier sera offert lors d'une prochaine invitation, et le petit cabas de toile
sera (pense-t-on...)du dernier chic pour passer l'été.
* une raize, terme vu dans le village de La Flotte, est un terme régional désignant
une rigole servant dans les champs à l'écoulement des eaux. Encore un mot nouveau !
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