Mistral gagnant
L'été remplit la grange, affaisse les greniers
L'automne d'un doux poids fait frémir les paniers
Et les derniers soleils sur les côtes vineuses,
Achèvent de mûrir les grappes paresseuses
Virgile "Les Géorgiques"
Poursuivons notre voyage car voici Ménerbes, dont la célébrité doit un peu
à Peter Mayle et son "Année en provence" si drôle...



{magnifique recueil d'impressions par Claude Charier, poète ménerbois;
jeune femme au panier par Jane Eakin, peintre américaine...et ménerboise}
Mais Ménerbes, c'est aussi et surtout des portes sublimes, partout, bleues,
bistres, un peu passées par les ans et les orages, gardiennes de secrets
de famille, doux remparts contre le mistral.
{traversée des vignobles du Luberon, une AOP acquise dpuis 30 ans;
à la Maison de la Truffe : brouillade ou omelette ?}
Une découverte aussi, celle de l'américaine Jane Eakin, venue passer quelques
jours de vacances dans la région, et qui n'en est jamais repartie.
Peintre délicate, dont les oeuvres ne sont pas sans rappeler parfois celles
de Marie Laurencin, elle a fait donation à la ville de sa maison,
transformée en petit musée présentant une partie de sa collection.
{l'affiche du musée Jane Eakin; un remarquable brocanteur situé à l'entrée du village,
mais pas de photos intérieures}
Les raidillons du village aiguisant l'appétit, une halte gourmande
à la Maison de la Truffe et du Vin s'est naturellement imposée.
La brouillade à la truffe melanosporum, accompagnée d'un Ad Fines
Gracchus 2011, était tout à fait délectable. J'apprécie parfois de déguster
un bon vin, mais n'étant pas une oenologue avertie, les saveurs de sous-bois,
de cassis, de réglisse ou de pruneau que ces cépages sont censés
dévoiler me laissent perplexe.
{sur la route, de vraies citrouilles de Cendrillon; un petit commerce qui vend de tout
et l'ancien bureau de poste à Goult}
Un autre jour, décision fut prise d'aller jusqu'à Lourmarin,
la redoutable rivale de Gordes. Le chemin des écoliers étant le plus beau,
nous zigzagons, croisant au passage d'immenses champs de potirons,
jusqu'à Goult, autre ravissante bourgade méritant
tous les détours, quoiqu'un peu endormie à cette heure méridienne.
La plupart de ces villages se visitant en mode ascensionnel, nous grimpons
jusqu'au Moulin de Jerusalem qui surplombe le village,
avant de reprendre la route pour Lourmarin.
{la fontaine aux trois masques, à Lourmarin}
Après avoir quitté l'ombre des chênes qui entourent le château,
nous voici à l'entrée de la ville, où nous accueille l'étonnante Fontaine
aux trois Masques, surmontée d'une petite boule noire à oreilles pointues !
(si, si regardez bien...)
{le charme exquis de Lourmarin... Boutiques et maisons}
Que dire ? Lourmarin, calme et lumineux, avec son lacis de ruelles
aux maisons si coquettes, si soignées qu'on jurerait presque un décor,
ses commerces pimpants, de jolies dames, de beaux messieurs, en lin
et panamas, qu'on croise dans les rues bruissantes de cette fin d'après-midi...
Peut-être une image un peu trop léchée d'un Luberon empreint de parisianisme ?
{une demoiselle trois-couleurs monte la garde}
Je ne compte plus les portes bleues, ni les avalanches de bignonnes
et de plumbagos, ni les chats, ni les brise-bises délicatement brodés,
ni les porches, ni les fontaines... Lourmarin mérite amplement
sa distinction de Plus beau village de France, et ce fut un peu dommage
de le quitter sans en avoir exploré les secrets, sans la visite du
château Renaissance ni celle du cimetière abritant les tombes de
deux illustres résidents, celle d'Henri Bosco et celle d'Albert Camus.

Car le soir-même, nous avions rendez-vous à 20h précises dans un endroit
un peu en retrait des couloirs touristiques, un endroit dont j'avais entendu
parler en termes élogieux, et qui m'intrigait un peu : le Mas Tourteron.
Imaginez-vous être reçus chez des amis, dans le jardin d'une bastide majestueuse
(précision : je n'ai personne dans mes relations qui corresponde à ce profil...)
La jeune fille de la maison s'avance pour vous placer et vous apporte très vite
des mini tomates du jardin, des vraies toutes cabossées, comme
cueillies juste avant votre arrivée, accompagnées d'une tapenade noire
à déguster tartinée sur le rond de serviette...en pain !
Le maître de maison, à qui vous expliquez que vous n'aimez pas ceci cela,
que vous aimeriez ce plat mais avec un autre accompagnement, bref,
à qui vous faites votre numéro habituel de casse-pied (bien malgré vous !)
sourit en vous assurant que tout est possible.
En toute honnêteté, nous n'avons pas vraiment été subjuguées par
ce que nous avons mangé, mais plutôt par le décor
irréel du jardin et de ses arbres où, pour tout éclairage,
s'accrochent d'amusants abat-jours coniques.
Enfin, et là, je ne joue plus les chipoteuses, un buffet de desserts
maison ab-so-lu-ment sublime dressé sur la table centrale au milieu
des convives, où, attention, on vous sert proprement(on n'est pas chez Flunch!)
de petites parts permettant de goûter à tout, enfin presque :
tarte aux figues, crème brûlée passion, glace à la noisette,
tiramisu, tarte framboises/chocolat, cheese-cake au bruccio,
soupe de pêches verveine, crumbles... Hélas, la cour quasiment plongée
dans le noir à l'heure de la dégustation ne m'a pas permis d'immortaliser
toutes ces gourmandises.
{le rond qui entoure la serviette brodée d'un couple de carottes est en fait le pain du repas !}
Puis le mistral s'est levé, comme moi, aux aurores. Je lui aurais bien
recommandé de se coucher, de faire une très grasse matinée par exemple,
et de nous laisser tranquilles pour ces derniers jours. Mais le mistral est têtu,
c'est là son moindre défaut. Donc le traiter par le mépris, et au lieu de
se calfeutrer dans le mas ou jouer à tout-qui-vole dès qu'on a l'outrecuidance
de s'installer au jardin pour bouquiner, prendre de la hauteur, et partir
pour Sénanque. Pas de carte postale violette de la plus célèbre abbaye cistercienne
de France, car la saison des lavandes est achevée, mais quel choc émotionnel
lorsqu'on aperçoit la belle en contrebas, douillettement nichée au creux du valon
comme un joyau dans son écrin. Sans qu'il soit besoin de se contrôler,
on baisse instinctivement la voix, la marche devient retenue, on respire un air
qui semble chargé de quelque chose d'impalpable, on est dans un lieu saint,
un lieu de silence, et M. Mistral lui-même y perd un peu son souffle
(c'est pourtant une athée convaincue qui vous parle...)
Enfin, pour casser un peu cette bichromie vert/gris qui symbolise avec élégance
la région, je vous propose un bain de rousseur,d'ocres et de de flamboyances,
avec Roussillon la bien nommée.
Edifiée sur le gisement d'ocres le plus important au monde, la ville étincelle
à toute heure de la journée, mais quand vient le soir, pour qu'un ciel flamboie,
le rouge et le noir ne s'épousent-ils pas (je m'égare...)
Ces ocres sont utilisés dans l´industrie du bâtiment pour la coloration
des enduits et des bétons, des carrelages et des tuiles. Mais les peintures
industrielles et artistiques en contiennent également, ainsi que,
plus surprenant, les poudres et fards de nos palettes de maquillage.
La légende veut qu'au Moyen-Âge, Dame Sirmonde, suite à un chagrin d'amour,
soit allée se jeter du haut des falaises, et que c'est son sang qui donna
à la terre cette couleur rubis...
{bracelet d'été et scènes de jardin; ici, les portes parlent}
Ici se termine le voyage, et je souhaite de tout coeur qu'il vous ait
plu autant qu'à moi qui, revenue à Paris, n'aspire plus qu'à une chose :
revenir très vite dans ce pays de mistral, de lavandes et de pierres sèches
saluer le soleil au-dessus des monts du Luberon.
Quelques-unes de mes adresses (à cliquer) pour finir :
* La maison de la truffe et du vin à Ménerbes
* Le musée Jane Eakin à Ménerbes
* L'Abbaye de Sénanque près de Gordes
* Le conservatoire des ocres à Roussillon
* Le clos des Jeannons (huilerie)près de Gordes



















































