La route des abbayes
Au cœur de cet été dramatiquement torride, permettez-moi de vous offrir un peu
de fraîcheur, et en cela la campagne normande dispose encore de quelques
ressources. Les méandres de la Seine, jalonnées de petites merveilles
-châteaux, édifices religieux, musées, maisons d'écrivain, sont souvent
délaissées pour les plaisirs balnéaires de la côte, ou simplement
cantonnées aux journées maussades, comme si elles ne méritaient pas mieux !
{Jumièges, éclatante sous le ciel normand}
Les abbayes, leurs cloîtres et leurs jardins m'ont toujours fascinée.
Et je pense ne pas être la seule agnostique dans ce cas.
Qu'est-ce qu'on y aime tant et qui nous envoûte à ce point ? Du calme,
de l'allégresse, un peu de mystère, un enivrement des sens, un souffle,
l'oubli, l'accalmie, et ce "son du silence" * indéfinissable, écouté
jusqu'à saturation dans mes années adolescentes.
{des chaises de jardin sont disposées ça et là dans le parc, et celles-ci, face au panneau explicatif dressé
comme un lutrin, semblent attendre deux violonistes inspirés...}
Nous arrivons à Jumièges vers 13h, sous un soleil de plomb. Quelques terrasses
de restaurants, où se liquéfient des familles, ont déployé le grand foc.
C'est sans doute l'heure idéale pour une visite presque en solitaires,
mais c'est aussi celle du zénith, implacable. Je rêve d'une sieste
sous un pommier, mais tant pis, allons-y.
{la petite ferme, où les agapanthes pleurent du désespoir de n'être pas suffisamment arrosées,
mais où quelques tomates subsistent gaillardement}
Jumièges *, c'est d'abord une silhouette longiligne, des fenêtres écarquillées
sur le ciel et l'onde blonde des hautes herbes du parc qui l'entoure.
Abbaye bénédictine dont la construction, au fil des guerres et des pillages,
dura plus de dix siècles, elle nous livre aujourd'hui l'architecture
arachnéenne de ses nobles ruines.
{ne jamais quitter un site sans passer par l'inévitable boutique. J'avoue ma faiblesse côté torchons.
Ces deux-là, agrémentés de quelques gourmandises flaubertiennes, deviendront parisiens,
s'il reste un peu de place sur la pile. Quant à la partie bibliothèque, les œuvres de
Flaubert y régnaient en maîtres, bien sûr. Vérifier au retour que je les possède tous...Et les relire !}
Un café plus tard, nous voici à Saint Martin de Boscherville, bourgade
assoupie comme un gros chat au soleil. la perspective de visiter
les jardins qui ceignent l'abbaye, avec ses promesses d'ombres et de
frondaisons protectrices, nous enchante. Et quel enchantement !
{le cloître végétal en ifs taillés, encercle un parterre dessiné à la Française}
{pour une meilleure compréhension, le village c'est St Martin de Boscherville, et l'abbaye, St Georges de Boscherville...}
Tout d'abord ce cloître végétal, planté sur ce qui fut celui du XIIe siècle,
face à la salle capitulaire, puis en contournant l'église, on découvre
la géométrie parfaite du potager, ponctué de fleurs "soigneuses" et protectrices
comme l'œillet d'Inde ou la capucine, la symphonie en vert des carrés de simples...
{depuis le "Pavillon des vents", on a une vue superbe sur la vallée}
{la beauté simple des vitraux de la chapelle des Chambellans; fruits et fleurs de grand-mères;
et la boule parfaite du cadran solaire}
Normandie oblige, poiriers et pommiers forment une ronde gourmande tout autour
des parcelles, des cadrans solaires dont celui, sphérique, qui semble
à peine effleurer son piédestal, ornent les terrasses brûlantes à cette
heure du jour. Plus haut, un labyrinthe d'où fusent quelques rires d'enfants
jouant à être perdus, et en contrebas, la chapelle des Chambellans qui nous
offre sa fraîcheur et les mosaïques turquoise de ses vitraux.
Tandis que je parachève ce billet, la pluie commence à tomber sur Paris.
Je vois de ma fenêtre quelques passants étourdis (la météo l'avait pourtant
prédit !)courir vers un refuge, une marquise, un auvent. Dans le gris et blanc
de ce décor citadin, je pense aux délicieux petits personnages de Sempé,
perdus dans l'immensité, qu'elle soit urbaine ou pastorale, et me désole
de sa disparition. Je possède dans ma bibliothèque huit albums de ce génie
du petit ordinaire. J'en feuillette un au hasard, en étrennant le thé parfumé
à la pomme et au calva (!) acheté dans un salon de thé de Jumièges.
* Saint Georges de Boscherville



























