Le jardin chahuteur
C'est un jardin apparemment sans queue ni tête. Comme un paradis
passé au char d'assaut. Une alternance de coins jolis et de joyeux bazar.
Ici, le mot discipline est bani. Les fleurs font bien ce qu'elles veulent.
Elles s'invitent, elles repartent, changent de couleurs, font les mortes
puis ressuscitent, espiègles et effrontées.



Peu d'entre elles ont des pédigrees affichés. Ce sont pour la plupart
des "prélèvements". La jardinière d'ici, du moins lorsqu'elle l'était
encore à plein temps, il y a peu, avait toujours les poches terreuses de
chapardages clandestins. Pour les roses, c'est autre chose. Etre anglaises
leur confère une nette primauté. Avec le temps, leurs noms s'effacent
sur les ardoises comme dans la mémoire.
Abraham Darby, David Austin, Graham Thomas...
{au milieu des rosiers, les oreilles pointues des plants de pommes de terre forment un joli tapis;
c'était sans doute l'heure de la sieste pour les chats, donc vous ne les verrez pas;
en revanche Emily la tortue, et Belle la lapine des voisins sont déjà déconfinées}
Les carrés potagers d'autrefois sont un doux souvenir. Difficile à surveiller,
entretenir, soigner. Le monsieur qui vient ici le mercredi apporte ses graines
et ses semis, joue comme un curé dans son jardin de presbytère, il mélange
les plans de pommes de terre, les pétunias, les fraisiers mara des bois,
le basilic. Emily la tortue trouve son trèfle en abondance dans
les allées velues d'herbes insubordonnées.
Et puis il y a les arbres. Un gland ramassé au village de Trentemoult
par une petite fille en promenade avec sa grand-mère est devenu
en 40 ans un majestueux chêne couronné. Un marron rapporté de l'Abbaye
de Citeaux s'est transformé en porteur d'ombre pour les siestes des après-midis
de juillet. L'érable, le plus beau de tous, fut un cadeau d'anniversaire,
offert dans son petit pot de plastique tout moche. Et aussi le cèdre bleu pour
fêter la naissance d'un enfant, le micocoulier arrivé par la poste dans
un courrier ami, le cyprès, le gingko, le peuplier qui tutoie les nuages,
l'envahissant néflier, le frêne, le mimosa couronné d'or aux premiers soleils
de février, la vigne et les genêts... Chacun raconte une histoire,
témoin d'un bout de vie, lorsque celle-ci lui semblait avoir encore un sens.
Les fruitiers, eux, à l'exception du figuier, prolifique et prometteur
de confitures et autres tartes sirupeuses, boudent un peu.
Si on a trois abricots et quatre noix cette année, ce sera déjà bien.
{une porte, dérobée elle aussi, mais ici elle fait bien; un brin de magie dans le découpage
des pétales de nigelles; une fougère trainait par là, on en a fait un pochoir pour
le gros gâteau des goûters; zoom sur le merveilleux érable}
Dans ce jardin traînent aussi des fragments de vaisselle, d'anciens ustensiles
recyclés en outils de fortune, des marmites où l'on ne mitonne plus rien depuis
longtemps, reconvertis en bacs pour l'eau de pluie.
Ici vivent des chats vivants, et des chats qui l'ont été. Quand on chemine le long
du muret mitoyen, on aperçoit des ardoises marquées, les mêmes que pour les rosiers,
et remontent alors les souvenirs qui pincent le coeur.
Dimanche, il y a eu goûter d'anniversaire. C'était un âge marquant, alors on
a laissé tomber l'idée d'une autre gros gâteau pour un tout prêt, frais,
joli et léger comme un parreterre de pâquerettes. On aurait tellement préféré
le déguster au jardin, voeu pas si insolite en cette période
de l'année. Hélas, mai s'est déguisé en mars, et les trombes d'eau martelant
le toit et les gouttières ont accompagné avec véhémence nos
happy-birthday-to-you-Léonie.

{lorsque je vais à Nantes, il y a toujours un passage obligé chez Carli, rue de la Paix, pour un macaron,
des chocolats, un chiboust... Ici, tarte au combawa et meringue italienne}

{au bout de l'allée centrale, on aperçoit un oeil de la maison, c'est la fenêtre de sa chambre;
le matin, son premier regard sur le monde extérieur, c'est ce jardin}
Alors que s'achève ce billet, une pluie bruyante et frénétique s'abat
sur le matin qui peine à venir. Mais voici qu'une trouée bleue myosotis
déchire le ciel côté ouest, annonciatrice d'un répit bienfaisant.
Je sais que bientôt tous les parfums de la terre et des fleurs s'empareront
de ce petit paradis, que j'aurai un plaisir infini parce que rare à marcher
dans la pelouse gorgée d'eau, à froisser les pétales soyeux des roses à la tête
lourde, un premier café à la main, le chat ondulant à mes côtés, dans ce silence
fragile et absolu où sommeille le jardin de ma mère.






















